MANIFESTE
PARTIE 01
L’être humain est un être relationnel
Nous sommes des êtres distincts, mais nous ne sommes pas des êtres isolés. Dès notre naissance, notre existence dépend de la relation. Nous respirons grâce à un monde vivant dont nous faisons partie. Nous nous construisons au contact d’autres êtres humains. Notre langage nous vient des autres. Nos représentations, nos blessures, nos apprentissages, notre manière d’aimer et de nous protéger se construisent dans la relation. Même notre identité se constitue en partie dans la rencontre avec ce qui n’est pas nous. Nous sommes donc singuliers sans être séparés. Notre erreur est peut-être d’avoir confondu distinction et séparation. Être distinct signifie : je suis moi et tu es toi. Être séparé signifierait : ce qui m’arrive et ce que je fais pourraient exister indépendamment de toi et du monde auquel j’appartiens. Or ce n’est pas le cas. Nos existences sont reliées par une multitude de relations visibles et invisibles. Ce que chacun introduit dans ce tissu relationnel en modifie nécessairement quelque chose. Ce qui part de moi ne s’arrête pas à moi.
PARTIE 02
Nous sommes liés
Dire que nous sommes tous liés ne signifie pas nécessairement affirmer que « nous sommes tous Un ». Nous n’avons pas besoin d’une croyance métaphysique pour constater notre interdépendance. Nos gestes ont des conséquences. Nos paroles ont des conséquences. Nos choix ont des conséquences. Une peur se transmet. Une humiliation peut produire une blessure qui modifiera d’autres relations. Une violence peut engendrer d’autres violences. Mais une confiance transmise, une compréhension, un acte de courage, une coopération ou une parole juste se propagent eux aussi dans le tissu relationnel. Chacun participe donc, à son échelle, au monde dans lequel tous vivent. La question n’est plus seulement : « Qu’est-ce que je veux ? » Elle devient : « Qu’est-ce que je nourris ? »
PARTIE 03
La conscience est individuelle dans son éveil et collective dans ses conséquences
Une société ne peut pas prendre conscience à la place d’un individu. Personne ne peut voir intérieurement pour quelqu’un d’autre. On peut transmettre une connaissance. Expliquer. Éduquer. Montrer. Créer des conditions favorables. Mais la prise de conscience elle-même survient toujours dans un être singulier : « Ah. Je vois. » C’est à cet endroit que commence la transformation. Car lorsque je vois autrement, je peux répondre autrement. Et puisque je suis un être relationnel, ma nouvelle manière de répondre modifie nécessairement mes relations. Mes relations participent à leur tour à d’autres relations. Ainsi, ce qui commence dans l’intimité d’une conscience peut finir par transformer un tissu collectif. La conscience est individuelle dans son éveil et collective dans ses conséquences. Voilà pourquoi un monde en paix ne peut pas être imposé. Il peut seulement émerger progressivement d’êtres humains devenant suffisamment conscients de ce qu’ils sont et de ce qu’ils nourrissent.
PARTIE 04
Le personnage
Une grande partie de ce que nous appelons « moi » s’est construite pour nous permettre de vivre, d’être acceptés, d’éviter la souffrance et de conserver notre sécurité. La préservation est l’un des mécanismes fondamentaux du vivant. Les animaux eux aussi détectent le danger, fuient, se défendent, évitent ce qui les a blessés et apprennent de leurs expériences. L’être humain partage ces mécanismes de survie. Lorsque le cerveau perçoit une menace, réelle ou interprétée, la priorité devient la protection. Il mobilise alors les réponses qu’il a apprises et associées à la sécurité. Chez l’être humain, la menace n’est pas seulement physique. Le rejet, l’exclusion, l’humiliation, la perte du lien, le jugement ou la peur de ne plus appartenir peuvent eux aussi être vécus comme des menaces. C’est ce que nous appelons ici le mode survie. Dans cet état, notre système de protection ne cherche pas nécessairement ce qui est profondément juste pour nous. Il cherche d’abord ce qu’il connaît comme étant le plus sûr. En mode survie, nous ne cherchons plus nécessairement la réponse la plus juste : nous reproduisons d’abord la réponse que notre système a apprise comme étant la plus sûre. Mais les capacités de représentation, d’anticipation, de langage et de conscience de lui-même de l’être humain lui permettent d’aller beaucoup plus loin. L’enfant ne mémorise pas seulement : « Cette situation m’a fait souffrir. » Il peut en tirer une conclusion sur lui-même, sur les autres ou sur le monde : « Pour être aimé, je dois être comme ceci. » « Pour être accepté, je ne dois surtout pas être comme cela. » « Si je montre cette partie de moi, je serai rejeté. » « Je dois être fort. » « Je dois plaire. » « Je dois réussir. » « Je dois me taire. » Peu à peu, une stratégie de protection peut devenir une manière d’être. Puis une manière de se définir. La protection peut devenir identité. C’est ainsi que se construit ce que j’appelle le personnage. Le personnage n’est donc pas notre ennemi. Il n’est pas la preuve que quelque chose aurait mal fonctionné en nous. Il est constitué de réponses que nous avons apprises pour nous adapter, nous protéger, appartenir, être aimés ou éviter de souffrir. Ce qui nous limite aujourd’hui a parfois commencé par chercher à nous protéger. Le problème apparaît lorsque ces réponses continuent à diriger notre existence longtemps après que les circonstances qui les ont fait naître ont disparu. Alors l’être humain ne répond plus seulement à ce qui est. Il répond au présent avec les anciennes partitions de son histoire. Mais il existe ici un paradoxe extraordinaire. Les capacités qui permettent à l’être humain de construire ce personnage sont aussi celles qui lui permettent, un jour, de le reconnaître. Parce que je peux me représenter moi-même, je peux construire une image de ce que je devrais être. Parce que je peux anticiper le regard des autres, je peux apprendre à modifier ce que je montre de moi pour être accepté. Parce que je peux raconter mon histoire, je peux finir par confondre l’histoire que je raconte sur moi avec ce que je suis. Je peux m’éloigner de ma propre note. Mais parce que je possède aussi cette capacité de porter ma conscience sur moi-même, je peux un jour observer mes propres réactions. Je peux interroger mes croyances. Je peux reconnaître mes automatismes. Je peux découvrir que certaines choses que je prenais pour « moi » sont en réalité des réponses apprises. Et soudain, une autre possibilité apparaît : « Ce n’est peut-être pas ce que je suis. C’est ce que j’ai appris à être. » Voilà le paradoxe. La conscience participe à rendre possible l’éloignement de notre note, mais elle est également ce qui nous permet de nous apercevoir que nous nous en sommes éloignés. Ce qui nous permet de nous perdre nous donne aussi la possibilité de nous retrouver. Il ne s’agit donc pas de détruire le personnage. Il s’agit de le voir. De comprendre pourquoi il est là. De reconnaître ce qu’il a cherché à protéger. Puis, progressivement, de ne plus lui confier automatiquement la direction de notre existence. À partir de là peut commencer le retour vers l’intérieur.
PARTIE 05
Porter son regard vers l’intérieur
Nous passons une immense partie de notre existence à chercher dehors ce qui pourrait nous dire qui nous sommes. Le regard des autres devient un miroir. Suis-je assez bien ? Ai-je suffisamment de valeur ? Est-ce qu’on m’aime ? Est-ce qu’on m’approuve ? Est-ce que je réussis ? Suis-je à la hauteur ? Alors commence une quête interminable pour devenir quelqu’un qui mérite enfin d’être reconnu. Mais il existe un mouvement inverse : porter son regard vers l’intérieur. Non pour se couper du monde. Mais pour distinguer progressivement ce qui vient de nos peurs, de nos conditionnements et de notre personnage de ce qui nous apparaît profondément juste. La vérité intérieure n’est pas quelque chose à fabriquer. La vérité intérieure est la reconnaissance de sa nature profonde.
PARTIE 06
Jouer sa note
Chaque être humain est singulier. Cette singularité n’est pas un obstacle à l’harmonie. Elle en est la condition. Un orchestre ne devient pas harmonieux parce que tous les instruments jouent la même note. L’accord naît précisément de notes distinctes capables d’entrer en relation. Nous n’avons donc pas besoin de devenir semblables pour être unis. Nous avons besoin de pouvoir être suffisamment nous-mêmes pour entrer véritablement en relation les uns avec les autres. L’union n’est pas l’effacement de la distinction. Elle est la relation juste entre les différences. Jouer sa note ne signifie pas imposer sa vérité au monde. Cela signifie cesser de déformer ce que l’on est uniquement pour obtenir l’approbation du monde.
PARTIE 07
L’accord avec soi ouvre l’accord avec l’autre
Lorsque je ne suis pas en accord avec moi-même, la relation à l’autre devient facilement le lieu où je cherche ce qui me manque. J’ai besoin qu’il m’approuve pour me sentir légitime. Qu’il me reconnaisse pour me sentir valable. Qu’il pense comme moi pour me rassurer. Qu’il m’aime d’une certaine manière pour me sentir aimable. Qu’il change pour que je puisse être en paix. Alors la relation devient un lieu de tension, parce que je demande inconsciemment à l’autre de résoudre quelque chose qui se joue en moi. Mais lorsque je retrouve ma propre note, quelque chose change. Je n’ai plus autant besoin que l’autre me confirme qui je suis. Je peux entendre sa différence sans qu’elle menace la mienne. Je peux lui dire non sans avoir besoin de le rejeter. Je peux recevoir son non sans y voir nécessairement un rejet de mon être. Je peux quitter une relation qui ne me convient pas sans avoir besoin de faire de l’autre un coupable. Je peux être en désaccord sans entrer en guerre. Être en accord avec soi ne signifie donc pas être toujours d’accord avec les autres. Cela signifie que la différence de l’autre n’a plus besoin de devenir un combat intérieur. Et c’est ici que l’image de l’orchestre prend tout son sens. Une note juste ne demande pas aux autres notes de devenir identiques à elle. Elle ne perd rien de sa nature parce qu’une autre note résonne à côté d’elle. Au contraire, c’est précisément parce que chacune demeure distincte qu’un accord devient possible. Ainsi, plus chacun peut reconnaître et jouer sa propre note, moins il a besoin d’imposer sa partition aux autres. Les désaccords demeurent. Les limites demeurent. Les incompatibilités demeurent. Mais elles n’ont plus nécessairement besoin de devenir rivalité, domination ou violence. Le désaccord naît de nos différences. Le conflit naît de ce que nous faisons de nos différences. L’accord avec soi rend possible une relation dans laquelle chacun peut rester lui-même. La paix ne naît donc pas du fait que nous parvenions enfin à être tous d’accord. Elle naît lorsque nous n’avons plus besoin que l’autre soit comme nous pour pouvoir être pleinement nous-mêmes. Un monde en paix n’est pas un monde dans lequel les différences ont disparu. C’est un monde dans lequel nos différences n’ont plus besoin de devenir des conflits. Alors elles cessent d’être une menace. Elles peuvent devenir relation. Elles peuvent devenir richesse. Elles peuvent devenir accord.
PARTIE 08
Prendre conscience ne suffit pas
Voir est indispensable. Mais voir ne transforme pas nécessairement. Je peux prendre conscience d’un mécanisme et continuer à lui obéir. Je peux comprendre parfaitement pourquoi une peur existe et continuer à la ressentir. Je peux reconnaître une ancienne croyance comme fausse et sentir pourtant mon corps réagir comme si elle était encore vraie. Car ce que nous avons appris pour nous protéger ne disparaît pas au moment même où nous le comprenons. Comprendre n’efface pas instantanément ce qui a été appris. Le corps peut continuer à déclencher une ancienne réponse alors même que ma conscience sait qu’elle n’est plus nécessaire. Une angoisse peut apparaître. Une tension peut surgir. Une peur peut traverser mon corps avant même que j’aie eu le temps de penser. Et cela ne signifie pas que ma prise de conscience était fausse ou inutile. Cela signifie simplement que prendre conscience et intégrer ne sont pas la même chose. La transformation ne consiste donc pas à ne plus ressentir. Elle commence lorsque ce que je ressens ne détermine plus automatiquement la réponse que je vais donner. La conscience ouvre alors un espace. Dans cet espace apparaît le discernement : Qu’est-ce qui me traverse, et qu’est-ce qui me guide ? Je peux ressentir de la peur sans nécessairement répondre depuis ma peur. Je peux sentir mon personnage chercher l’approbation sans lui confier la direction de mon existence. Je peux me réveiller envahie d’angoisse sans avoir besoin d’attendre que cette angoisse disparaisse pour chercher ce qui est profondément juste pour moi. Je ne choisis pas nécessairement ce qui apparaît en moi. Mais quelque chose d’autre devient progressivement possible : je peux choisir ce que j’en fais. Et chaque fois que j’expérimente une réponse différente, je cesse un peu plus de confirmer l’ancienne. Je fais l’expérience que la peur peut être là sans décider pour moi. Que l’angoisse peut être là sans devenir ma direction. Que le personnage peut parler sans que je sois obligée de lui obéir. Alors ce que ma conscience avait compris commence progressivement à devenir une expérience vécue. La conscience voit. Le choix expérimente. L’expérience intègre. Et c’est précisément dans cet espace que le libre arbitre prend tout son sens. Non pas comme une liberté absolue, affranchie de notre histoire, de notre corps, de nos conditionnements ou des circonstances. Nous ne choisissons pas tout ce qui nous traverse. Nous ne choisissons pas toujours nos premières réactions. Nous ne choisissons ni notre passé, ni les mécanismes de protection que nous avons appris à construire pour y répondre. Mais nous pouvons progressivement devenir conscients de ce qui nous détermine. Et dans l’espace créé par cette conscience apparaît une possibilité nouvelle : ne plus être entièrement déterminé par ce qui nous conditionne. Je ressens la peur, mais je ne suis pas obligée de lui obéir. Mon personnage réagit, mais je peux reconnaître sa réaction avant d’agir. Une ancienne croyance se présente, mais je peux choisir de ne plus organiser ma vie autour d’elle. Le libre arbitre ne serait alors peut-être pas la capacité de choisir tout ce qui nous arrive. Il serait la capacité croissante de choisir notre réponse à ce qui nous arrive et à ce qui nous traverse. Plus je suis inconsciente de mes mécanismes, plus ils choisissent à ma place. Plus j’en deviens consciente, plus un espace de choix devient possible. La conscience ne garantit pas la liberté. Elle en ouvre la possibilité. Et cette liberté n’est réelle que lorsqu’elle est exercée. Lorsque, malgré la peur, malgré l’ancienne habitude, malgré la voix du personnage, je choisis de répondre depuis ce qui m’apparaît profondément juste. C’est alors que la vérité intérieure cesse d’être seulement quelque chose que je reconnais. Elle devient quelque chose que je vis. Et à mesure que cette réponse est expérimentée, encore et encore, ce qui était d’abord une compréhension peut progressivement s’intégrer. Une nouvelle manière d’être devient possible. Non parce que l’ancien mécanisme a été combattu. Mais parce qu’il n’est plus systématiquement nourri. Une vérité comprise ne transforme rien tant qu’elle n’est pas vécue. Et peut-être que la transformation intérieure tient finalement dans ce mouvement très simple : Voir ce qui me traverse. Reconnaître ce qui me guide. Choisir ma réponse. L’expérimenter. Et, peu à peu, l’incarner.
PARTIE 09
Accepter ce qui est
La liberté de réponse ne signifie pas que nous avons le pouvoir de tout changer. Il existe ce qui dépend de nous. Et il existe ce qui ne dépend pas de nous. Le passé a eu lieu. Certaines pertes sont irréversibles. Certaines situations ne peuvent être réparées. Les autres ne nous appartiennent pas : nous ne pouvons ni décider à leur place, ni contrôler leurs réactions, ni les contraindre à devenir ceux que nous voudrions qu’ils soient. Et la Vie elle-même nous confronte parfois à des réalités que nous n’avons ni choisies ni désirées. Face à ce qui ne peut être changé, continuer intérieurement à exiger que la réalité soit différente ajoute une lutte à ce qui est déjà douloureux. Accepter ne signifie pas aimer ce qui arrive. Ce n’est pas approuver. Ce n’est pas trouver juste ce qui est injuste. Ce n’est pas renoncer à agir lorsque quelque chose peut encore être changé. Accepter signifie d’abord : cesser de demander au réel de ne pas être ce qu’il est déjà. Je peux profondément regretter ce qui s’est produit et reconnaître que cela s’est produit. Je peux ne pas vouloir une situation et reconnaître qu’elle existe. Je peux ne pas comprendre le choix d’un autre et reconnaître qu’il lui appartient. L’acceptation commence lorsque je distingue ce qui est encore transformable de ce qui ne l’est plus. Car tant que je lutte contre ce qui ne peut être changé, une partie de mon énergie reste attachée à une réalité impossible : celle dans laquelle ce qui a eu lieu n’aurait pas eu lieu. Accepter, c’est revenir dans la seule réalité depuis laquelle une réponse reste possible : celle qui est là, maintenant. Et c’est précisément parce que je reconnais ce qui est que je peux enfin me demander : « À partir de cette réalité, quelle est maintenant ma réponse ? » L’acceptation n’est donc pas une résignation. La résignation dit : « Je ne peux rien faire. » L’acceptation dit : « Cela, je ne peux pas le changer. Alors qu’est-ce qui, maintenant, dépend encore de moi ? »
PARTIE 10
Lâcher prise
Et puis il existe un autre mouvement : le lâcher-prise. Nous souffrons parfois moins de ce qui arrive que de notre tentative permanente de contrôler ce qui pourrait arriver. Nous voulons connaître l’issue. Garantir le résultat. Éviter l’erreur. Contrôler le regard de l’autre. Savoir si nous faisons le bon choix. Nous assurer que ce que nous aimons ne disparaîtra pas. Obtenir la certitude avant d’avancer. Le personnage aime le contrôle parce que le contrôle lui donne une impression de sécurité. Mais une grande partie de la Vie échappe nécessairement à notre maîtrise. Je peux choisir ce que je dis. Je ne peux pas choisir ce que l’autre entendra. Je peux écrire un livre avec toute la justesse dont je suis capable. Je ne peux pas décider de la manière dont il sera reçu. Je peux aimer. Je ne peux pas garantir que l’autre restera. Je peux faire un choix. Je ne peux pas connaître toutes ses conséquences. Alors le lâcher-prise ne consiste pas à ne plus agir. Il consiste à cesser d’exiger de maîtriser ce qui vient après notre action. Je fais ce qui m’apparaît juste. Je prends ma responsabilité. Je joue ma note. Puis je rends au monde ce qui appartient au monde. Lâcher prise, ce n’est pas renoncer à sa puissance d’action. C’est renoncer à l’illusion de toute-puissance. Et peut-être est-ce là l’une des formes les plus profondes de confiance. Non pas croire que tout se passera comme je le souhaite. Mais savoir que je pourrai rencontrer ce qui viendra et chercher, là encore, la réponse qui m’est juste. Ainsi, l’acceptation concerne d’abord ce qui est. Le lâcher-prise concerne ce que je ne peux pas maîtriser. Et la liberté de réponse demeure exactement entre les deux : Je reconnais ce que je ne peux pas changer. Je lâche ce que je ne peux pas contrôler. Et je prends pleinement responsabilité de la réponse qui, elle, m’appartient.
PARTIE 11
De la conscience naît la responsabilité
Lorsque mon champ de conscience s’élargit, je ne vois plus seulement ce qui m’arrive. Je commence à voir comment j’y réponds. Et avec cette vision apparaît progressivement la responsabilité. Non pas la culpabilité. La culpabilité regarde souvent en arrière et dit : « J’ai mal fait. » La responsabilité regarde ce qui est là et demande : « Maintenant que je vois, qu’est-ce que je choisis de nourrir ? » Et cette responsabilité commence en moi. Car chacune de mes réponses produit également quelque chose dans ma propre existence. Si je reconnais une peur mais continue systématiquement à lui obéir, je continue à organiser ma vie autour d’elle. Si je reconnais une ancienne croyance mais continue à répondre comme si elle était vraie, je continue à lui donner une place dans ma manière de vivre. Si je reconnais mon personnage mais continue à lui confier automatiquement mes choix, il continue à écrire ma partition. À l’inverse, chaque fois que j’exerce ma liberté de réponse, quelque chose d’autre devient possible. Je ne peux pas empêcher la peur d’apparaître. Mais je peux progressivement cesser de construire ma vie autour d’elle. Je ne peux pas réécrire mon histoire. Mais je peux cesser de lui laisser écrire automatiquement la suite. La responsabilité commence peut-être ici : dans ce que je choisis de nourrir en moi à partir de ce que je vois. Mais puisque je suis un être relationnel, cela ne s’arrête jamais à moi. Ma manière de répondre entre dans la relation. Une peur peut devenir contrôle. Une blessure peut devenir attaque. Un besoin de reconnaissance peut devenir rivalité. Une insécurité peut devenir domination. Mais ce que je transforme en moi peut également entrer dans la relation autrement. Je peux ne pas transmettre une humiliation que j’ai moi-même reçue. Je peux ne pas reproduire une violence que j’ai connue. Je peux ne pas demander à l’autre de réparer une blessure qui ne lui appartient pas. Je peux interrompre quelque chose. Et c’est peut-être l’une des dimensions les plus profondes de la responsabilité : ce qui m’a été transmis n’est pas nécessairement ce que je dois transmettre. Alors le mouvement s’élargit. Je vois ce que ma réponse nourrit en moi. Je vois ce qu’elle produit dans ma relation à l’autre. Je vois ce qu’elle peut transmettre au-delà de cette relation. Et, de proche en proche, je commence à voir ma participation au monde. La responsabilité n’est donc pas d’abord une obligation morale imposée de l’extérieur. Elle naît de la vision. Plus je vois les conséquences de ma réponse, plus je peux en devenir responsable. Et c’est ici que le libre arbitre et la responsabilité se rejoignent. Je ne peux être pleinement responsable de ce que je ne pouvais pas voir ou de ce que je n’avais aucune possibilité de choisir. Mais à mesure que ma conscience s’élargit et qu’un espace de choix apparaît, une responsabilité nouvelle apparaît avec lui. La conscience ouvre la possibilité du choix. Le choix ouvre la responsabilité. Je ne suis pas responsable de tout ce qui m’est arrivé. Je ne suis pas responsable de tout ce qui existe dans le monde. Je ne suis pas responsable de la réponse des autres. Mais je peux devenir responsable de ce que je fais de ce qui m’arrive et de ce que, par ma réponse, je remets ensuite dans le monde. Alors la question devient : « Qu’est-ce que je nourris en moi ? » Puis : « Qu’est-ce que je nourris dans la relation ? » Et finalement : « Quel monde suis-je en train de nourrir ? » C’est ainsi qu’une responsabilité profondément individuelle devient, elle aussi, collective dans ses conséquences.
PARTIE 12
De la punition à la responsabilité
Nos sociétés ont largement cherché à réguler les comportements par des mécanismes extérieurs : règles, interdictions, contrôle et sanction. Et tant que chacun n’est pas capable de mesurer pleinement les conséquences de ses actes et d’en prendre la responsabilité, un cadre collectif reste nécessaire. Une société doit protéger. Elle doit poser des limites. Elle doit pouvoir empêcher un individu de nuire lorsqu’il n’est pas lui-même en mesure de s’en empêcher. Il ne s’agit donc pas d’opposer naïvement la conscience à la règle, ni d’imaginer qu’un monde en paix serait un monde dans lequel toute forme de cadre aurait disparu. Il s’agit de comprendre ce qu’un système extérieur peut faire et ce qu’il ne peut pas faire. Une règle peut contenir un comportement. Une interdiction peut poser une limite. Une sanction peut parfois dissuader. Une mise à distance peut protéger. Mais aucune d’elles ne peut, à elle seule, produire une prise de conscience. Empêcher n’est pas transformer. La peur de la sanction peut conduire quelqu’un à penser : « Je ne dois pas faire cela parce que je risque d’en subir les conséquences. » La conscience permet un autre mouvement : « Je ne veux pas faire cela parce que je vois ce que cela produit. » Dans le premier cas, la limite demeure principalement extérieure. Dans le second, elle commence à devenir intérieure. Et cette différence est fondamentale. Car si la seule chose qui empêche un être humain de nuire est la peur de ce qui lui arrivera s’il est découvert, alors le système doit continuellement surveiller, contrôler et sanctionner. Mais si cet être voit réellement ce que son acte produit en lui, chez l’autre et dans le monde auquel il participe, quelque chose de beaucoup plus profond devient possible : il peut choisir lui-même de ne pas le nourrir. C’est là que la responsabilité commence progressivement à prendre la place de la contrainte. Non parce que quelqu’un lui a dit : « Sois bon. » Mais parce qu’il voit. Cela ne signifie jamais que la responsabilité individuelle dispense le collectif de protéger ceux qui doivent l’être. Comprendre un être humain n’oblige pas à s’exposer à ce qu’il fait. On peut reconnaître son humanité et l’empêcher de nuire. On peut comprendre son personnage et poser une limite ferme. On peut renoncer à la vengeance sans renoncer à la protection. Un monde plus conscient n’est donc pas un monde sans limites. C’est un monde dans lequel la limite n’a plus pour fonction première de faire souffrir celui qui a fait souffrir. Elle sert d’abord à protéger, interrompre, responsabiliser, réparer et, lorsque cela est possible, permettre la transformation. La punition demande : « Que mérite-t-il pour ce qu’il a fait ? » La responsabilité demande : « Que faut-il maintenant pour protéger, réparer et éviter que cela se reproduise ? » Ce déplacement change profondément notre manière de penser la justice. Et peut-être qu’à très long terme, à mesure que la conscience individuelle s’élargira, une partie des contraintes extérieures dont nous avons aujourd’hui besoin deviendra progressivement moins nécessaire. Non parce que l’être humain aura appris à obéir parfaitement. Mais parce qu’il aura de moins en moins besoin qu’une autorité extérieure lui interdise ce que sa propre conscience lui permet déjà de ne plus vouloir nourrir. Le véritable horizon n’est donc pas une humanité parfaitement contrôlée. C’est une humanité suffisamment consciente pour avoir de moins en moins besoin de l’être.
PARTIE 13
La miséricorde
Lorsque la conscience s’élargit encore, elle permet de regarder simultanément l’acte et l’être qui l’a commis. Comprendre n’est pas excuser. Voir les conditionnements, les blessures, les peurs et les stratégies de survie d’un être humain n’efface ni les conséquences de ses actes ni sa responsabilité. Mais cette compréhension nous empêche de réduire un être tout entier à ce qu’il a fait. La justice peut regarder l’acte et ses conséquences. La miséricorde continue de voir l’être au-delà de ce qu’il a fait. La conscience rend responsable. La compréhension ouvre à la miséricorde. J’emploie ici le mot miséricorde dans un sens qui n’est pas religieux. Le mot est aujourd’hui fortement associé au vocabulaire spirituel et religieux, mais son étymologie latine permet d’en retrouver une image beaucoup plus universelle. Miséricorde vient du latin misericordia, formé à partir de miser, qui évoque le malheureux, la détresse, et de cor, cordis : le cœur. La miséricorde est ainsi, à l’origine, le mouvement du cœur devant la détresse d’autrui. Et c’est précisément dans ce sens que je l’utilise ici. Non comme le pardon accordé d’en haut par celui qui serait moralement supérieur. Non comme l’effacement de la faute. Non comme une invitation à tout accepter. Mais comme la capacité à laisser son cœur ouvert à l’être humain que l’on continue de reconnaître derrière son acte. Parce que lorsque je comprends comment un personnage s’est construit pour survivre, lorsque je vois les peurs, les blessures, les croyances et les conditionnements depuis lesquels un être a pu agir, quelque chose devient possible : je peux condamner l’acte sans condamner l’être. Je peux demander réparation. Je peux poser une limite. Je peux protéger. Je peux tenir quelqu’un responsable de ce qu’il a fait. Et pourtant ne pas lui retirer son humanité. La miséricorde ne dit pas : « Ce n’est pas grave. » Elle dit : « Je vois ce que tu as fait sans cesser de voir qui tu es vraiment. » Peut-être est-ce même cela que produit naturellement une conscience suffisamment élargie : plus elle comprend, moins elle a besoin de réduire l’autre à ce qu’il a fait. La responsabilité demeure. Le discernement demeure. Les conséquences demeurent. Mais le jugement de l’être peut laisser place à la compréhension. Et le cœur peut rester ouvert.
PARTIE 14
Un monde en paix
Un monde en paix est bien un monde sans guerre et sans conflit. Mais cela ne signifie pas un monde sans différences. Cela ne signifie pas un monde dans lequel tous les êtres humains pensent la même chose, désirent les mêmes choses ou font les mêmes choix. Cela ne signifie même pas un monde sans désaccord. Le désaccord naît de nos différences. Le conflit naît de ce que nous faisons de nos différences. Deux êtres peuvent vouloir des choses différentes. Deux peuples peuvent avoir des intérêts différents. Deux personnes peuvent ne pas partager les mêmes convictions. Une limite peut être posée. Un « non » peut être prononcé. Une incompatibilité peut être reconnue. Rien de cela n’exige nécessairement que l’autre devienne un ennemi. Car si je sais qui je suis, je n’ai pas besoin que tu sois comme moi pour me sentir légitime. Si ma valeur ne dépend pas de ton regard, ton désaccord ne menace pas mon être. Si je joue ma note, je n’ai pas besoin de t’imposer la mienne. Si j’accepte ce que je ne peux pas changer, je peux aussi accepter que tu sois toi. Si je lâche ce que je ne peux pas contrôler, je peux renoncer à vouloir te contrôler. Si je reconnais mon personnage, je peux distinguer ce qui, dans ma réaction, appartient à mes anciennes blessures de ce qui se passe réellement entre nous. Si j’exerce ma liberté de réponse, je ne suis pas condamné à répondre à ton attaque par une attaque. Si je vois ce que ma réponse nourrit, je peux choisir de ne pas transmettre le conflit plus loin. Et si je peux regarder ton humanité derrière ce que tu fais, je peux même poser une limite sans avoir besoin de faire de toi mon ennemi. Alors quelque chose devient imaginable : le conflit peut s’arrêter. À l’échelle de deux êtres humains comme à celle des peuples, le principe demeure le même. Le désaccord n’a plus besoin de devenir conflit. Le conflit n’a plus besoin de devenir guerre. La différence n’a plus besoin de devenir menace. Le monde que j’imagine ne verra probablement pas le jour demain. Peut-être faudra-t-il des générations. Car une conscience ne peut pas être élargie par décret. On ne peut pas obliger quelqu’un à voir. Mais chaque être humain qui porte son regard vers l’intérieur peut commencer à reconnaître son personnage. Chaque être humain qui reconnaît son personnage peut retrouver une liberté de réponse. Chaque être humain qui retrouve cette liberté peut choisir plus consciemment ce qu’il nourrit. Et puisque aucun de nous n’est isolé, aucune transformation intérieure ne demeure entièrement individuelle. Elle entre dans nos relations. Puis dans les relations de nos relations. Puis dans le monde. Nous n’avons donc peut-être pas à écrire une partition parfaite pour l’humanité. Nous avons à permettre à chaque être humain d’entendre suffisamment sa propre note pour ne plus avoir besoin qu’on lui impose celle qu’il doit jouer. Alors seulement quelque chose de nouveau pourra émerger. Non pas l’uniformité. L’accord. Non pas des êtres identiques. La concorde entre des êtres distincts. Non pas une humanité parfaitement contrôlée. Une humanité suffisamment consciente pour avoir de moins en moins besoin de l’être. Non pas une paix maintenue uniquement par la peur de la sanction. Une paix rendue possible parce que des êtres conscients choisissent librement de ne plus nourrir ce qui produit le conflit. Un monde en paix n’est donc pas un monde dans lequel nous sommes tous d’accord. C’est un monde dans lequel nos différences n’ont plus besoin de devenir des conflits. Nous ne construirons peut-être pas ce monde pour nous-mêmes. Mais nous pouvons commencer à le nourrir. Maintenant.